La post-vérité. Cette notion qui vient de sortir ne vous dit sans doute rien. Elle est employée dans des coins fort reculés des univers politiques et médiatiques et des cercles intellectuels. Il est probable d'ailleurs qu'elle ne fasse pas long feu.

Nous étions et nous sommes encore en difficulté avec la vérité et voilà que déjà elle est dépassée par la « post-vérité ». Littéralement « post » indique ici que nous sommes entrés dans une nouvelle ère comme par exemple la post-modernité. Concernant la vérité, « post » signifie que la vérité c'est fini, c'est dépassé, ce qui compte maintenant c'est l'après-vérité. On ne tient plus compte des faits, on ne cherche plus à savoir si le jugement qu'on porte est en adéquation avec la réalité, si le propos qu'on tient correspond à quelque chose de tangible, non, ce sont des critères qui valaient pour définir la vérité, maintenant la post-vérité c'est ce qu'on dit sans égards ni respect pour la réalité et les faits. On dira aussi que nous sommes entrés dans l'ère post-factuelle.

Post-vérité vient du mot-valise anglais « truthiness » pour illustrer le fait que l'on peut tenir une chose pour vraie sur la base de simples présupposés affectifs sans jamais tenir compte de faits qui pourraient les infirmer. Par conséquent, exit le mensonge puisqu'il n'y a plus de faits objectifs mais que des opinions. Le mensonge avec sa connotation morale disparaît : n'est vrai que ce qu'on dit. Trump peut dire n'importe quoi et il est cru au point d'être élu ; le journaliste peut dire ou écrire n'importe quoi, il suffit qu'il l'exprime sans que son dire soit corroboré par, croisé avec, des faits. D'ailleurs, une journaliste de l'équipe de Trump déclarait : « les faits ne sont pas vraiment des faits ; tout le monde a sa manière de les interpréter comme étant ou n’étant pas la vérité ; il n’y a plus, malheureusement, cette chose qu’on appelle des faits ». Fin de citation. Nietzche aurait ajouté : « il n'y a que des interprétations ».

Exit la vérité mais exit aussi la vraisemblance : les mensonges sont énormes, on peut facilement les identifier et pourtant, « ils passent », ils sont banalisés, même quand, ultérieurement, leurs auteurs reconnaissent eux-mêmes sans complexe qu'ils ont menti. Ils ont juste changé d'opinion qui, elle, est tout aussi vraie que la précédente. D'ailleurs reconnaître qu'on a « menti » - entre guillemets - est un gage de bonne foi, d'authenticité, de transparence. Le fait de se livrer au mensonge, à la contrefaçon intellectuelle ou à la tromperie active n’est sanctionné par aucune conséquence négative ultérieure, en termes d’image, de crédibilité, d’accès aux médias, etc. Bien au contraire et surtout si l'on a avoué qu'on a menti.

Dire la vérité demande à l'individu un effort pour sortir de soi, une sorte d'arrachement pour aller à la rencontre de la réalité et des faits toujours dérangeants par à nos propres préjugés. Aujourd'hui, comme devenir ou être soi-même, passe non pas par une adaptation de l'individu à la réalité mais au contraire par la soumission de la réalité à ses désirs, on comprend alors le succès que pourrait avoir la notion de post-vérité.

Déjà Emerson, philosophe et poète américain du 19ème siècle, éprouvait, je cite, « un « chagrin », devant l’inauthenticité de la parole politique devenue absolument vide de sens par absence d’un contexte, de pratiques réelles qui permettraient de lui donner un usage effectif ». Gageons qu'il séchera ses larmes en apprenant que cette parole se remplira de sens, du sens que chacun voudra bien lui donner. Ainsi va le monde post-vrai !

Didier Martz, philosophe, essayiste

19 janvier 2017

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