L'abstraction n'a pas bonne presse et souvent le concret est revendiqué : « soyez concret », « on veut du concret ». L'abstrait est creux, fumeux, obscur alors que le concret garde son vieux rapport avec la matière. C'est qu'il vient du latin concretus, concrescere, se solidifier et peut se targuer d'une consistance épaisse et solide. Comme les stalactites ou les stalagmites qu'on nomme des concrétions. L'homme concret est toujours bien accueilli car son propos renvoie à notre vieux fond terrien et matérialiste. D'où la référence régulière au « terrain ». « Etre sur le terrain » ou « proche du terrain » a la vertu presque magique de rendre plus intelligent, mieux à même de comprendre le monde. L'homme de terrain est toujours paré d'une légitimité qui manque aux êtres en apesanteur.

Le concret est souvent considéré comme ce qui ancre dans la réalité immédiate et familière... ... et gare à l'homme abstrait qui lui s'en éloigne, toujours soupçonné de la déformer ou d'être en dehors du monde. Les philosophes en savent quelque chose qui, comme le vieux Thalès, tombent dans des puits pour cause de tête dans les nuages.

Pourtant, on conviendra que les mots que nous employons sont des termes abstraits. Lorsque je dis « chien », ce mot n'a aucune existence réelle et comme disait Spinoza, un philosophe, le chien, le mot chien n'aboie pas. Il est abstrait, c'est-à dire qu'en observant des chiens réels on n'a retenu que quelques caractères essentiels – 4 pattes, museau, queue, aboiement... - pour les rassembler sous un seul vocable, le mot chien. Lorsque je dis « chien » je suis dans l'a-bstrait. J'ai arraché, isolé du réel des éléments pour en faire un mot qui n'a... ni queue ni tête. C'est que abstraire est formé sur le latin abstrahere, de abs, indiquant séparation, et trahere, tirer, traire. Séparer quelque chose d'une chose, laisser de côté certains aspects d'une chose. Comme le propos est un peu abstrait, on donnera un exemple pour le concrétiser : je peux dire mur abstraction faite de sa couleur, de sa composition.

Il est sûr que dans la manœuvre, le concret y laisse des plumes pour employer une métaphore empruntée au registre des gallinacées. Abstraire c'est quand même un appauvrissement parfois une trahison. Tant que le mot est relié à des choses perceptibles ou dont peut se faire une image comme veau, vache et cochon tout va à peu près bien mais dès que le mot s'éloigne de la réalité, dès que nous ne pouvons en former une image perceptible, sa compréhension devient difficile. Il en va ainsi de « laïcité », « démocratie », « tolérance »...

De fait, nous sommes toujours dans l'abstraction car nous sommes des êtres de langage. Nous ne sommes dans le concret que dans l'action, avec les mains dans le cambouis, mais dès que nous voulons en parler, la raconter, nous sommes dans le verbe, dans les mots et plus du tout dans la réalité vécue. Ainsi, lorsque je réponds à la question « qu'est-ce que tu as fait aujourd'hui », je change de monde. Par le propos que je tiens, je passe du concret à l'abstrait même si je tente d'être figuratif. Dans son tableau représentant exactement une pipe de fumeur, Magritte pose en-dessous cette légende : « Ceci n'est pas une pipe » nous signifiant par là que nous sommes toujours et concrètement dans l'abstrait, dans la re-présentation. Gustave Courbet, entendant frapper à la porte, demande « qui est-ce ? » - Réponse : « C'est le monde qui vient se faire peindre chez vous ! » Ainsi va-t-il !

Didier Martz, essayiste 25 Janvier 2017

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