La fascination mortelle tel est le sujet de La mort à Venise, la nouvelle de Thomas Mann écrite en 1912. Voici comment l’encyclopédie en ligne Wikipédia la résume : « Le personnage principal est Gustav von Aschenbach, un écrivain munichois reconnu (et anobli) dans la cinquantaine. Troublé par une mystérieuse rencontre lors d’une promenade, il part en voyage sur la côte adriatique et finit par aboutir à Venise, une ville dans laquelle il ne s’est jamais senti à l’aise. Dans son hôtel du Lido, Aschenbach découvre Tadzio, un jeune adolescent polonais qui le fascine par sa beauté. Il n’ose l’aborder et le suit dans la ville de Venise. Aschenbach, en proie à une sombre mélancolie et une sorte de fièvre dionysiaque, succombe à l’épidémie de choléra asiatique qui fait alors rage dans la ville. Il meurt sur la plage en contemplant une dernière fois l’objet de sa fascination. » Fascination mortelle, donc.

Elle est proche de ce que Edmund Burke appelle la « délicieuse horreur », notion qu'il utilise pour définir le sublime. Le sublime n'est pas la beauté. Le sublime est le résultat d'une association entre l'effroi provoqué par le danger et l'attirance qu'il suscite. Sublime la tempête de l'océan déchaîné où l'on voit des individus s'en approcher au risque de leur vie ; sublime encore l'orage violent qui pousse les mêmes individus à aller le contempler de près. Sublime encore, l'obscurité totale. L'émotion qui s'empare d'eux à ce moment, mélange de douleur et de terreur, va produire un délice, ce que Burke appelle une « horreur délicieuse, une sorte de tranquillité teintée de terreur ». A la différence du sublime, la beauté, parce qu'elle est lisse, sans tension, sans douleur, provoque du plaisir. Le sublime non, parce qu'il y danger et peur. Une chose qui est belle voire très belle n'est pas sublime. C'est abusé du langage et nous savons que cet excès peut nuire à la mentalité.

Un certain dimanche, un jeune Gambien assis sur les marches de la gare Sainte Lucie à Venise s'est levé pour se diriger vers le Grand Canal. Il est monté sur un ponton en bois, avant de sauter dans l'eau glacée. La suite jusqu'à la fin, la noyade du jeune Gambien, a été filmée par plusieurs passants qui ont assisté à la scène. Les mêmes qui ont filmé la détresse d'un père sur un trottoir de Nice un 14 Juillet ; un corps caché sous une bâche devant le Bataclan un 13 Novembre ; ou des voitures écrasées sur l'autoroute des vacances. Certes, hors l'émotion qu'elles suscitent, il y a dans ces scènes quelque chose du sublime avec ce qu'il faut d'effroi, de terreur et d'attirance mêlés, une « horreur délicieuse », une fascination mortelle, une fascination pour la mort. Il y a surtout, de la part de ces quelques abrutis capteurs d'images, de l'obscénité. Par son étymologie, «obscène» renvoie à ce qui devrait être «hors de la scène », à ce qui ne devrait pas être vu mais notre société, comme dit Jean Baudrillard, « à force de sens, d'information et de transparence a franchi un point limite pour entrer de plain-pied dans l'extase permanente... L'ère de la transgression est ainsi achevée ». Tout peut être visible, mis sur la scène, la réalité d'une noyade redoublée par la réalité imagée et diffusée à l'envie pour satisfaire les instincts mondialisés. Remercions l'inventeur du smartphone pour nous rendre absent au monde. Ainsi ira-t-il ?

Didier Martz, essayeur d'idées mercredi 8 Février 2017 www.cyberphilo.org