Le temps qu'il fait dans les consciences et les Cafés de Philo rémois

 

mercredi 5 octobre 2005

Aux frontières d'un nouvel eugénisme

Jusqu'où aller?

« Le meilleur d’un sexe devrait être uni au meilleur de l’autre aussi souvent que possible, et l’inférieur de l’un avec l’inférieur de l’autre le moins souvent possible » Platon

Dans trois ans, nous devrions avoir les clés du langage codé à l’origine de notre « ego biologique », les clés du génome humain. Ceci devrait nous permettre dans un premier temps d’améliorer le dépistage et d’affiner les diagnostic prénatal (in utero) et préimplantatoire pour aboutir, par l’avortement ou le tri embryonnaire à « l’élimination » de certains types d’individus (atteints de mongolisme par exemple.

Dans un second temps, les traitements incluront les thérapies géniques contre les maladies génétiques comme certains cancers mais des chercheurs évoquent la possibilité de thérapies germinales qui permettraient de modifier le génome des cellules sexuelles des individus et de le transmettre à la descendance.

Une nouvelle discipline pourrait apparaître : la reprogénétique. Consommatrice de techniques comme le clonage d’embryons et de manipulations génétiques, elle permettrait de fabriquer in vitro des embryons enrichis de gènes de protection contre les maladies graves ou conformes au désir des parents.

Science fiction ? Comment est-ce pensable ? Comme pour les Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication, de simples outils qui seront ce que les hommes en feront ? Ainsi les risques d’un prétendu eugénisme seraient à ramener à la dimension des sociétés qui pratiquent la discrimination, le sexisme, l’exclusion et qui avec les découvertes génétiques ne feraient qu’accentuer ces traits primitifs. Donc si eugénisme il y a, il ne serait pas si nouveau. Par ailleurs, nouveau ou ancien, l’eugénisme rappelle trop de mauvais souvenirs pour ne pas susciter de vives réactions. Mais si collectif, l’eugénisme était une horreur, individuel, il se pourrait qu’il prenne du chic puisque, libéralisme oblige, des individus choisissant des mères porteuses et des pères donneurs ou qui décident d’éliminer un fœtus infirme, agiraient sur une base strictement privée et individuelle, sans visée totalitaire apparente : de quel droit entraver leur liberté ? On s’acheminerait ainsi vers une population parfaite via l’accumulation des choix individuels.

Le débat sur un nouvel eugénisme traîne dans son sillage d’autres questions.

Celles de la vie et de la conscience : à partir de quel moment a-t-on à faire à une chose ou une cellule et à un être ? Quel statut donne-t-on à l'embryon ? Mais si, comme son nom l'indique, l'embryon est virtuel, potentiel, possibilité d'être, est-ce le cas de simples cellules indifférenciées ? On retrouvera dans « Débat » des thèmes qui ont alimenté celui sur l’avortement. Sans oublier la question de savoir ce que c’est « une vie qui vaut d’être vécue ». La récente plainte portée par un jeune handicapé tendrait à montrer qu’il peut, comme dit Cioran, y avoir « un inconvénient à être né ».

Celle de la normalité associée à l’idée du même. Les groupes, les sociétés, produisent de la norme comme le soleil de la chaleur, naturellement. Y compris sous couvert de discours libérateurs : celui sur la libération des corps produit des contraintes sur les individus (diététique, gymnastique, performance, look…) comme jamais. La norme c’est retrouver de l’identique, du même donc nécessairement d’écarter l’a-normal, l’altérité, l’altéré quand bien même y eût-il un discours claironnant (donc soupçonnable) sur le droit à la différence. Que pèseront les revendications d’une trop grande différence face aux profils types définis par les publicitaires ?

Dans le cortège de la normalité, la notion de pureté dont on sait qu’elle anime tous les intégrismes. La pureté est proche de l’intégrité, l’intégrité de l’intégrisme donc de la dés-intégration de toutes tentatives individualisantes trop marquées.

Le débat sur le clonage outre qu’il renvoie à la problématique du même porte également sur le rapport de la nature à la culture. Penser que deux êtres, même clonés, seraient identiques, laisse entendre que la « nature » (même artificielle) aurait plus de force que la culture dans le devenir des individus.

Enfin, nous sommes face à ces technologies, qu’elles soient géniques ou de la communication ou autre encore, dans quelque chose qui se rapporte, comme le dit Jacques Dufresne, à la démesure et à la limite. Il importe, comme le disait Platon par la voix de Socrate, d’introduire de la mesure dans la démesure. C’est parce que je tempère le long et le court, le grave et l’aigu, le fort et le faible que je produis de la musique. Chaque fois que l’équilibre l’emporte, c’est qu’une limite a été imposée à un désir – par nature démesuré – humain. Il n’est pas facile de parler de limite dans une ère où il est convenu que chacun peut faire ce qu’il veut là où il est, avec sa propre vérité. Comme le disait Rousseau à propos de la loi, elle est dans sa contrainte même un contour libérateur pour tous les individus à condition de la rendre aimable. Avec les nouvelles technologies les hommes sont pris de la fièvre de l’illimité. La question est de savoir comment y introduire de la limite.

Didier Martz

La tentation de l'enfant parfait

Certains parents voudraient un enfant "sur mesures"

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Qui veut faire le Dieu fait le diable

Qui veut faire le Dieu fait le diable… … Il m'est arrivé d'écrire, il y a quelques années et à propos justement de bioéthique, ceci : « Le sacré, c'est ce qu'on peut profaner : le corps humain est sacré. » Je voulais dire qu'il faut le considérer comme inviolable, qu'il ne saurait être réduit au statut d'instrument ou de marchandise, qu'il ne saurait faire l'objet de négoce ou d'asservissement... Et l'on se doute que je n'ai pas changé d'avis. Mais quand Luc parle d'un « Temple » ou de l' « homme-Dieu », il fait davantage . il absolutise cette dimension, il la fait passer de la morale à la religion, de ce que j'appellerais volontiers un sacré de précaution à un sacré de prescription. Je ne suis pas certain qu'on y gagne.

Soit, par exemple, le problème des dons d'organes entre un mort et un vivant. Qu'est-ce qui est sacré ? Le corps du donneur? Le corps du receveur? Les deux? Si l'on absolutise le sacré du cadavre, les greffes deviennent à peu près impossibles. Le sacré ne se coupe pas en morceaux... Si l'on absolutise le sacré du corps vivant, c'est le cadavre qui se trouve instrumentalisé, réduit au statut de marchandise, comme un stock de pièces détachées... Si l'on absolutise les deux, on tombe dans des apories qui risquent fort de devenir insurmontables. Entre le respect qu'on doit aux morts et l'assistance qu'on doit aux vivants, comment trouver, s'il s'agit de deux absolus, un équilibre? Je fais davantage confiance à la relativité des situations, des individus, des solidarités. On sait que certains parents acceptent de céder les reins de leur enfant mort, mais pas son coeur, ou pas ses yeux... Au regard du sacré, c'est inintelligible. Mais rien n'est plus sacré ici, je veux dire rien n'est plus respectable, que la volonté des familles: c'est à elles de décider, souverainement, ce qui prouve assez qu'aucun absolu n'y suffit. Ce n'est pas le corps humain qui est sacré. C'est la souffrance des proches, leurs angoisses, même irrationnelles, leur fidélité, même incohérente, à ce qui fut vivant et aimé. La volonté du défunt, s'il l'a exprimée, va jouer un rôle majeur. Cela confirme que ce n'est pas le corps en tant que tel qui est sacré : puisque le respect qu'on lui doit varie en fonction des opinions et des craintes, souvent très profanes, de tel ou tel, puisqu'il dépend, surtout, de la volonté de chacun (quand le sacré est au contraire ce qui commande absolument, à quoi la volonté doit se soumettre). D'ailleurs, si le corps humain était sacré, aurions-nous besoin de comités d'éthique, de débats, de lois? La piété suffirait. Qui ne voit que ce n'est pas le cas?

Cela ne vaut pas seulement pour la bioéthique. Quand Sartre pissa sur la tombe de Chateaubriand, je ne sais s'il eut le sentiment de commettre un sacrilège. Pour ma part, j'y vois plutôt une espièglerie de gosse. Je connais bien ce coin de Bretagne, qui est d'une beauté sublime. Je suis allé m'y recueillir des dizaines de fois. Pourtant, que du sacré soit resté là, sous cette dalle, depuis un siècle et demi, je n'y crois guère. Ou s'il y a du sacré quelque part, il est dans la splendeur de l'océan, tout autour, dans le cri des mouettes, dans la proximité de Saint-Malo, détruite, reconstruite, enfin dans l'émotion, parfois, d'un lecteur fidèle... Prier ? À quoi bon? La beauté du site fait une prière suffisante.

Prenons un autre exemple, qui nous ramène à la bioéthique: celui des manipulations génétiques sur les cellules germinales, celles qui transmettent le patrimoine héréditaire de l'humanité. Qu'il faille s'en méfier, c'est une évidence. La sagesse impose, me semble-t-il, qu'on s'interdise d'améliorer l'humanité: que les manipulations ne soient autorisées qu'à des fins thérapeutiques, jamais à des fins eugéniques - pour soigner des malades, jamais pour créer des surhommes.

Mais d'une part ce n'est pas toujours aussi simple (la frontière entre l'eugénisme et la thérapie génique est parfois floue), d'autre part, et surtout, ce n'est pas en fonction de ce que vaut l'humanité qu'on décide de la conserver en l'état (si c'était en fonction de ce qu'elle vaut, pourquoi ne pas augmenter sa valeur par sélection ou manipulation?), ni au nom de je ne sais quel sacré humain : c'est par prudence, c'est par précaution, c'est par peur.  Non parce que nous avons foi en l'homme, comme on dit parfois, mais au contraire parce que nous nous en méfions!  Non parce qu'il serait un Dieu, mais au contraire parce qu'il n'en est pas un, parce qu'il n'a pas à l'être, parce qu'il ne peut pas l'être.  Loin d'aller dans le sens de l'homme-Dieu, la bioéthique se caractérise plutôt, chez presque tous, par le refus de faire de l'homme un Dieu, ce qui supposerait qu'il puisse rectifier librement la création, rivaliser avec le Dieu premier ou défunt, prendre sa place, bref, jouer au démiurge, et c'est exactement, s'agissant des manipulations génétiques, ce qui nous effraie.  Croyants et incroyants peuvent s'entendre, et le doivent, sur une position de prudence et d'humilité : on ne corrige pas la copie de Dieu; on ne corrige pas la copie de la nature.  Ou si on la corrige ponctuellement quand elle est évidemment fautive (les maladies héréditaires, les handicaps génétiques…) c’est pour lui rendre sa plénitude, sa perfection relative, sa santé, non pour l'améliorer ou la transformer essentiellement. L'homme n'est pas Dieu : l'homme n'est qu'une créature - de Dieu ou de la nature -, et c'est très bien comme ça.

Qui veut faire l'ange fait la bête, disait Pascal. La bioéthique va plus loin : qui veut faire le Dieu fait le diable.

André Comte-Sponville dialogue avec Luc Ferry dans La sagesse des Modernes, dix questions pour notre temps, 1999.


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